samedi 22 novembre 2014

La « Reductio ad communautarum » et le point « Bartwint » du débat politique belge.

Publié dans L'Echo le 21 novembre 2014 sous le titre "La Belgique de la N-VA, tu l'aimes ou tu la quittes"

Depuis la mise en place du nouveau gouvernement fédéral, il n’est quasiment pas un jour sans que des membres de la majorité ou certains faiseurs d’opinion n’accusent l’opposition – singulièrement le PS –, de mener « une opposition purement communautaire », faisant ainsi le lit du confédéralisme[1].

Un même reproche est régulièrement formulé à l’encontre de la contestation sociale, en dépit du fait que les syndicats figurent parmi les dernières organisations unitaires « de masse » du pays[2].

Pourtant, l’opposition n’a pas mis à l’agenda politique des questions telles que la scission de compétences fédérales ou l’emploi des langues à Bruxelles et dans la périphérie.

Elle n’a pas non plus menacé de faire basculer le pays dans le confédéralisme, compte tenu du projet socio-économique du nouveau gouvernement ou de sa composition.

Pas plus n’a-t-elle fustigé la Flandre dans son ensemble lors des débats passionnels provoqués par les propos et attitudes de deux ministres NV-A en rapport avec la collaboration et la « valeur ajoutée » des diverses diasporas.

Les critiques à ce sujet ont émané de l’ensemble des partis d’opposition, néerlandophones compris (PS, SP.A, Ecolo, Groen, Cdh, PTB-PVDA, FDF), Vlaams Belang et PP exceptés. La députée socialiste flamande Karine Temmerman fut ainsi la première à demander la démission de Théo Francken.

Mais pour le Premier Ministre, ses partenaires ou certains commentateurs, une critique qui émane de députés ou citoyens wallons et bruxellois deviendrait par nature communautaire.

Cette « reductio ad communautarum » est donc opérée systématiquement, non pas en raison de l’objet du débat, mais en fonction de l’origine régionale ou linguistique de certains de ses protagonistes, à savoir l’opposition.

Ce procédé revient à établir un véritable point « Godwin » dans le débat politique belge actuel: le point « Bartwint »[3]. Ce point est atteint chaque fois qu’il est signifié à l’opposition qu’elle fait le jeu de la NV-A et le lit du confédéralisme.

L’efficacité de la « reductio ad communautarum » est bien entendu renforcée par le fait que deux tiers des députés de l’opposition émargent au groupe linguistique français (43 députés sur 65): les critiques de l’opposition sont dès lors forcément beaucoup plus souvent formulées par sa composante francophone.

La « reductio ad communautarum » a pour finalité de délégitimer toute critique portée par des élus ou citoyens francophones à l’encontre du gouvernement fédéral.

Dès lors que la contestation du gouvernement ferait le jeu de la NV-A, l’opinion publique francophone est invitée à s’indigner de cette contestation plutôt que d’y prendre part.  Peu importe les politiques menées ou les critiques formulées.

Par ricochet, au nord du pays, il s’imposerait de ne pas « trahir » sa « Communauté », en affichant une proximité avec des critiques émanant d’une opposition « purement communautaire », à l’encontre d’une coalition décrétée comme celle que voulait la Flandre.

Probablement convaincus des gains procurés à court terme par un tel procédé, ses auteurs contribuent en réalité à valider les prémisses idéologiques du nationalisme et de la pensée unique des « deux démocraties ».

Selon l’idéologie nationaliste, il n’y a pas, à côté des espaces démocratiques organisés au niveau des entités fédérées, une démocratie belge dont les sujets sont des citoyens belges. Il y a « deux démocraties », car l’origine linguistico-territoriale diverse rendrait – selon elle – toute citoyenneté commune impossible. C’est bien la « reductio ad communautarum » : la réduction irréductible de l’espace politique à deux communautés homogènes qui s’opposent en raison de leur langue et de leur région d’origine.

En vertu de ce procédé, une même action revêtirait une légitimité différente selon le rôle linguistique de son auteur.

Vous êtes francophone et considérez que les propos de Francken sont racistes, vous faites du communautaire et le jeu de la NV-A. Vous êtes néerlandophones[4], c’est une opinion.

Vous vous « agitez socialement » en Wallonie, vous faites du communautaire et mettez en danger l’existence de la Belgique. Vous êtes docker d’Anvers et vous occasionnez des débordements inacceptables lors de la manifestation, là non.

Ce double standard conduit à ériger les citoyens de Wallonie et de Bruxelles en citoyens de seconde zone du débat démocratique.

On n’entendra jamais le SP.A ou Groen dire à l’attention du VOKA et de l’UNIZO : « une agitation patronale plus importante au nord qu’au sud du pays risque de mettre en danger l’existence de la Belgique ». A juste titre.

De même, n’a-t-on jamais entendu un Premier Ministre flamand dire à destination de la droite et du patronat flamands « arrêtez de critiquer le PS ou mon gouvernement, vous faites du communautaire et le jeu du PS ».

Le « point Bartwint », c’est l’injonction paradoxale suivante faite aux citoyens francophones : si vous voulez lutter contre les idées de la NV-A et son idéologie nationaliste, adhérez-y ou abstenez-vous de vous y opposer.

C’est, en forçant le trait, la sentence : « la Belgique de la N-VA, tu l’aimes ou tu la quittes ».

Selon cette stratégie assumée par la N-VA, le recours constant à la « reductio ad communautarum » doit conduire progressivement les francophones à considérer eux-mêmes qu’il leur est préférable de s’orienter vers le confédéralisme.

Ce n’est pourtant pas critiquer la politique ou l’attitude des membres N-VA du gouvernement, voire du gouvernement tout entier, qui fait le « jeu » de l’idéologie nationaliste de la N-VA. Pas plus d’ailleurs que de partager avec elle de mêmes orientations socio-économiques.

Ce qui fait son jeu, c’est bien de valider les prémisses de son idéologie nationaliste, sa vision  de la Belgique, c’est-à-dire… la « reductio ad communautarum » systématique du débat.




[1] Relevé très loin d’être exhaustif.
Le Premier Ministre C. Michel (MR) : Le Soir, RTBF, Terzake (VRT)  le 14/10/2014 ; JT RTBF le 16/10/2014 ; TV5 Monde le 13/11/2014 ; Le Soir et Sud Presse le 16/11/2014.
A. De Croo, vice-Premier Ministre VLD : le Vif/Express, 30/10/2014 ; La Libre Belgique, 8/11/2014
Denis Ducarme, Président du groupe MR à la Chambre : L’Echo, Villa Politica (VRT), le 13/11/2014.
[2] D. Reynders, vice-Premier Ministre MR, « En cas d’agitation sociale plus forte au Sud qu’au Nord du pays, il y a un danger pour l’avenir du pays» Bel-RTL, le 5/11/2014.
[3] La formule  est le résultat d’échanges avec @GMilecan sur Twitter. Merci à lui.
[4] La députée SP.A Fatma Pehlivan a qualifié le Secrétaire d’Etat Francken de « raciste » lors des débats sur la déclaration gouvernementale, à l’instar de Laurette Onkelinx, présidente du groupe PS à la Chambre.

mardi 14 octobre 2014

Michel ne sera jamais le successeur de Janson, dernier Premier Ministre libéral francophone, mort à Buchenwald en 1944 (SUITE)



On prête à Camus la citation suivante : « mal nommer les choses, ajoute au malheur du monde ».


On pourrait ajouter que « ne pas les nommer du tout » est bien plus malheureux encore.

 

Derrière l’interview du nouveau Vice-Premier Ministre NVA, Jan Jambon, hier dans la Libre Belgique, et les réactions qui s’en sont suivies, c’est bien à une querelle de mots, donc de sens, à laquelle on assiste.

 

Après avoir parlé de « collaborateurs qui avaient leurs raisons » dans la Libre, Jambon a voulu rectifier le tir hier en cours de journée en parlant « d’erreur historique qu’on ne peut justifier ».

 

Après les appels de l’opposition au Premier Ministre Charles Michel à se distancer des propos de Jambon et le rappeler à l’ordre, celui-ci a parlé « d’erreur, voire de faute ».

 

Depuis, a surgi encore l’information sur Francken.  Et le silence du Premier Ministre au Parlement comme dans ses interviews.

 

Le malaise persiste. Pourquoi ?

 

Parce qu’on aurait attendu une condamnation nette, précise, sans ambigüité, de ce qu’a été la collaboration avec le régime nazi durant la guerre 40-45.

 

Bref, un travail de pédagogie démocratique.

 

Or jamais cette pédagogie n’est venue.

 

Et notre énorme crainte est que cela n’ait pas été une maladresse, mais le résultat d’un compromis politique sur les éléments de langage convenus entre les partenaires du gouvernement.

 

Dire que la collaboration est une erreur, voire une faute, ne dit pas CE QU’ÉTAIT LA COLLABORATION.

 

La collaboration à la construction du canal de Panama ? La collaboration entre la Chine et la Belgique pour la venue des Pandas ?

 

La collaboration à quoi ???? Si dur de le dire ????

 

Cette absence de caractérisation de la collaboration rend les « clarifications » littéralement glaçantes, et plus suspectes encore que les premiers propos de Jambon.

 

Pourquoi ne pas avoir dit, avant de parler d’erreur, que la collaboration, cela a été la participation à l’entreprise criminelle nazie ?

 

Entreprise criminelle qui a conduit systématiquement à la mort des enfants, femmes et hommes en raison de leur origine, et souvent également en raison de leur conviction politique, handicap ou orientation sexuelle.

 

Qu’il s’agit de la collaboration  un régime aux antipodes de nos valeurs, de nos libertés ?

 

Que c’est un régime criminel. Génocidaire. Totalitaire.

 

Que la collaboration, c’était participer à ces crimes, quelles que soient les motivations de ses acteurs ?

 

Que cela a été le soutien à un régime raciste, génocidaire, qui gouvernait par la terreur ?

 

Et qu’à ce titre, elle doit être condamnée sans ambiguïté ?

 

Etait-ce si dur de le dire ? C’est bien cela le plus inquiétant.

 

Le choix de ces mots de communicants, « erreur », « injustifiable », sans jamais dire ce qu’a été la collaboration,  est le plus glaçant de cet épisode.

 

On dirait l’évocation d’erreurs de jeunesse (« il était jeune, c’était une erreur, même une faute, mais soit, allons de l’avant ») par des parents.

 

Pas le discours de membres d’un gouvernement belge au 21ème siècle, qui intervient après que :

  • Le CEGES ait rendu son rapport sur la responsabilité de l’Etat belge dans la déportation des juifs de Belgique, à la demande du Sénat.
  • Le Premier Verhofstadt ait mis en place un processus de restitution des biens spoliés.
  • Le Premier Di Rupo ait présenté au nom de la Belgique, et sur base du rapport du CEGES, les excuses de l’Etat belge pour sa responsabilité dans la déportation des juifs.

 

Je n’ai aucun doute sur le fait que la majorité  des libéraux auraient souhaité entendre de telles paroles.

 

Je n’ai aucun mal à supposer non plus que Michel lui-même aurait voulu dire ce qu’a été la collaboration, et la condamner sans ambigüité.

 

Qu’il n’en a pas encore été capable, en tant que Premier Ministre, est une faute très lourde.

 

Il avait ses raisons j’imagine, lui aussi, comme dirait l’autre. Mais c’est « une faute historique ».

 

 

Et un aveu de faiblesse et/ou de cynisme terrible.

 

Une tache.

 

Goethe a dit que « le langage fabrique les gens bien plus que les gens ne fabriquent le langage ».

 

Votre langage n’a pas été à la hauteur, Monsieur le Premier Ministre.

 

Pas à la hauteur de l’histoire. Pas à la hauteur de la vérité.

 

Pas à la hauteur de Paul-Emile Janson, dernier Premier Ministre libéral francophone pour longtemps, assassiné en 1944 dans le camp  de Buchenwald, par le régime nazi et ses serviteurs.

 

lundi 6 octobre 2014

Pourquoi Charles Michel ne sera jamais vraiment le successeur de Paul-Emile Janson (dernier Premier Ministre libéral francophone)


Même si plus aucun retournement ne peut être définitivement exclu dans le cadre de la présente formation de gouvernement ; même si la fonction de Premier Ministre lui aura été dévolue suite au renoncement du CD&V et au désintérêt de la NV-A, il est très probable que le prochain Premier Ministre sera issu des rangs du MR, en la personne de son président, Charles Michel.
A cette occasion, les commentateurs ne manqueront pas de souligner qu’il faut remonter jusqu’à Paul-Emile Janson, chef de gouvernement en 1937, pour trouver  le dernier libéral francophone à avoir occupé la fonction de Premier Ministre.
En réalité, au-delà des étiquettes, cette « filiation politique »  est pour le moins contestable, voire pêche par anachronisme, à la lumière de l’histoire du parti libéral et des mutations idéologiques profondes qu’il a connues.

Né en 1846, le parti libéral de Janson est le plus ancien parti politique de Belgique.
Parti de la bourgeoisie urbaine anticléricale, composé assez rapidement d’une aile progressiste forte (sur le plan politique mais aussi social), à laquelle émargeaient d’ailleurs les Janson père et fils, il ne serait venu à personne l’idée de qualifier ce parti de « droite » ou de « centre-droit ».
Au contraire, pendant très longtemps, le parti libéral était clairement perçu comme émargeant à « la gauche », par opposition à la droite catholique et conservatrice. Il sera le seul rival électoral de la droite, jusqu’à la création du Parti Ouvrier Belge et l’instauration du suffrage universel.
Son aile progressiste (par opposition aux libéraux « doctrinaires ») affichait d’ailleurs une grande proximité avec le Parti Ouvrier, au point de constituer avec lui à plusieurs occasions de véritables cartels électoraux, singulièrement lors de l’importante élection de 1912.

Caractérisé avant tout par son anticléricalisme et son attachement aux idées des Lumières, le parti libéral glissa logiquement de la gauche vers le centre du spectre politique, avec l’émergence du POB, ainsi que la prégnance des questions socio-économiques.
Ce positionnement  - à gauche sur le plan philosophique, au centre sur le plan socio-économique -, perdura jusqu’à la fin des années 50.
Dans les années 30, le parti libéral se situait encore,  sur le plan socio-économique, aux antipodes de l’idéologie dite « néo-libérale » d’aujourd’hui, promue par l’école des économistes « de Chicago », et transformée en offre politique par Thatcher, Reagan, et toute la droite libérale et conservatrice du continent européen à leur suite.
Au contraire, le parti libéral se fit même plus « social » au cours de cette décennie, réceptif à la diffusion des idées « keynésiennes ».
Ainsi, en décembre 1935, soit deux années avant l’installation du libéral Janson à la tête du gouvernement belge, le parti libéral adopta un programme dans lequel figuraient entre autres : la réduction du temps de travail, l’adoption de la pension légale, l’octroi de congés payés, le principe d’une hausse des salaires ayant pour ambition de relancer la consommation (sic !)[1].
En 1945, le parti libéral adopta une charte sociale qui confirma ces orientations très keynésiennes :
 « Si le XIXème siècle a été celui de la démocratie politique, nous croyons que le XXème doit être celui de la démocratie économique et sociale. Nous voulons un esprit nouveau. Nous voulons un régime social où la solidarité se substitue à l'assistance. Nous croyons que si de grands progrès sociaux ont été accomplis depuis deux générations, la libération de l'Homme des servitudes de l'argent et de la machine est encore à réaliser (sic!) »

« La libération des servitudes de l’argent », diantre !
On est donc très loin du corpus doctrinal du MR d’aujourd’hui.

Avec la conclusion des questions « royale » et « scolaire » au cours des années 50, les questions socio-économiques vont structurellement prendre le pas sur le clivage philosophique.
Le réalignement idéologique et stratégique du parti libéral s’opéra au cours des décennies suivantes en deux temps.
En premier lieu, le parti libéral opère selon les termes de l’époque sa « déconfessionnalisation »[2], ce qui lui permettra d’accueillir notamment les éléments les plus conservateurs du CVP-PSC. 
Ensuite, dans un deuxième temps, le parti libéral adopte un discours ainsi qu’un programme de plus en plus « anti-étatiste » sur le plan économique. Sur le plan de la protection sociale, il promeut un système davantage basé sur la logique d’assistance pour les plus pauvres, et d’assurance privée pour le reste de la population.

Ce double réalignement poursuivra son cours tout au long des décennies 70-80, avec l’adhésion à la doxa néo-libérale incarnée par Reagan et Thatcher, et jusqu’à aujourd’hui.
Il aura conduit l’héritier formel du parti libéral, le Mouvement réformateur de Charles Michel, à des positions qui se situent souvent très loin de celles du parti de Paul-Emile Janson. Y compris sur le plan purement doctrinal.
Sur le plan économique, la pensée des Milton Friedman et autres Frederik Von Hayek est fièrement revendiquée et assumée par le MR actuel. Leurs textes figurent par exemple dans « Synthèse des textes majeurs de la tradition libérale », publiée par le MR et préfacée par Charles Michel[3].
Von Hayek est même qualifié par le directeur du Centre Jean Gol de plus grand penseur libéral du 20ème siècle.
Dans le même ouvrage figure également un texte de l’économiste Pascal Salin, qui évoque la question de l’impôt selon les termes suivants :
« Prélevé en fonction d'une norme décidée par les détenteurs du pouvoir étatique, sans respect de la personnalité de chacun, l'impôt pénalise la prise de risque et est foncièrement esclavagiste, allant à l'encontre de son but recherché, bafouant les droits fondamentaux de l'être humain et la propriété de l'individu ».
Plus étonnant encore, même le conservateur Edmund Burke, le penseur « anti-lumières », pourfendeur de la Révolution française, trouve aujourd’hui sa place au panthéon doctrinaire du MR.
Burke, le penseur dont un certain…. Bart De Wever a fait l’apologie dans une tribune publiée dans De Standaard en 2003, le qualifiant même « d’exemple idéologique ».
On est par conséquent bien loin de la pensée et des idées qui ont inspiré le programme libéral de 1935 déjà évoqué, ou encore la charte sociale de 1945, qui appelait à « libérer l’homme des servitudes de l’argent »…
Sur le plan philosophique,  le réalignement (« la déconfessionnalisation du parti libéral ») a été très loin également, au point de faire totalement disparaître le trait identitaire et fondateur du libéralisme belge, à savoir l’opposition au cléricalisme et l’incarnation du progrès laïc.
La meilleure illustration de cette mutation est l’absence revendiquée de programme commun sur les questions dites « éthiques et de société » (euthanasie, mariage et adoption par des couples de même sexe etc.),  et donc la faculté octroyée  aux parlementaires MR de voter sur ces questions selon leur  « conscience ».
Ça sonne moderne, ça sonne « anti-particratique », mais il s’agit d’un simple cache-sexe bâti à partir d’une forme de supercherie intellectuelle.
Le rôle des parlementaires n’est bien entendu pas assimilable à celui des membres d’un jury d’assises tirés au sort, délibérant sur des faits et la culpabilité d’un individu.
Ils sont les représentants du peuple, choisis par celui-ci sur base de leur programme, en vue de voter au nom du peuple (et non au nom de leur « conscience ») des normes générales (les lois) s’imposant à tous.
Des questions comme l’égalité des Belges devant le mariage et l’adoption, le droit de mourir dans la dignité ou de disposer de son corps sont des questions éminemment politiques.
La « liberté de vote » est simplement le cache-sexe de l’absence de volonté de définir l’identité du parti par une plateforme politique commune sur ces questions.  
 C’est bien entendu respectable.
Mais c’est une fameuse rupture avec le parti libéral de Janson, dont la raison d’être était précisément de constituer une plateforme politique commune sur les questions philosophiques.

Ainsi, à l’occasion de l’adoption de la loi dépénalisant l’avortement en 1990, seuls 12 des 21 sénateurs PRL  votèrent « pour » (unanimité parmi les sénateurs PS).  
Concernant la loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe, adoptée en 2003, seuls 6 des 14 députés MR présents (sur 18 au total) au moment du vote s’exprimèrent en sa faveur.
En 2005, lors de l’adoption de la loi ouvrant l’adoption aux couples de même sexe, seuls 5 députés MR votèrent « pour », 18 « contre », et 2 « abstention » (PS : 23 « pour », 1 abstention).
Parmi les députés MR qui ont voté « contre » l’adoption de la loi ce jour-là, un élu du Brabant Wallon, ancien Ministre. Âgé de 30 ans, il s’appelle Charles Michel.
Il sera probablement Premier Ministre. Mais il ne sera jamais vraiment le successeur de Paul-Emile Janson.


[1] Joseph TORDOIR, Roger Motz (1904-1964). Une figure du libéralisme belge et européen, Bruxelles. Archives libérales francophones du Centre Paul Hymans, 2004, p. 12.
[2] En d’autres termes, l’abandon du clivage philosophique comme élément structurant de son identité politique.

vendredi 19 septembre 2014

Un voyage sans retour pour le MR?

Publié dans l'Echo le 18 septembre 2014
 
En quelques semaines seulement, un nombre impressionnant des canons habituels de la vie politique belge a volé en éclats de manière totalement inattendue: rupture de la famille sociale-chrétienne, participation de la N-VA au gouvernement fédéral, compositions asymétriques des gouvernements fédéral et francophone, présence d’un seul parti francophone dans le futur gouvernement fédéral, représentation ultra-minoritaire des Wallons et Bruxellois etc.

Interrogé à l’entame des négociations, le 18 août dernier, sur les risques suscités par ces ruptures inédites, Didier Reynders se fendait d’une mâle déclaration: "Le MR est en position de force à la table des négociations" 1. Deux semaines plus tard, le Ministre des affaires étrangères voyait pourtant le commissariat européen promis lui échapper.

« En position de force » ?

C’est qu’en réalité, le MR n’est pas en position de force, bien au contraire. Des quatre acteurs autour de la table, il est le seul contraint de justifier devant l’électeur le parjure de l’engagement phare de sa campagne: "si on a la main, jamais avec la N-VA".

Il a été le seul des quatre partis contraint de franchir le Rubicon, en acceptant de participer comme seul parti francophone à une formule de coalition aussi inédite que déséquilibrée sur le plan linguistique.
Il est par conséquent le seul des quatre partis à en supporter les risques majeurs. Le seul contraint d’investir toutes ses billes dans la démarche. Le dernier donc, en principe, à pouvoir quitter l’entreprise avant son dénouement, au risque de perdre toute sa mise.

Difficulté supplémentaire, pour "gérer" ces risques, le MR est associé à des partenaires de gouvernement offrant tout sauf des gages de stabilité. La N-VA rappelle à tout va (Peumans, Bourgeois, Defoort) que son objectif n’a pas varié: "Le confédéralisme s’imposera en cours de route".
Personne ne pense sérieusement qu’elle voudra démontrer que la Belgique peut être gouvernée à droite de manière efficace à partir du niveau fédéral, faisant sienne l’adage qu’on "ne change pas une équipe qui gagne", et qu’elle rangera son nationalisme au placard lors de prochaines échéances.

Le VLD sera en concurrence féroce avec la N-VA pour emporter le titre de "meilleur et seul vrai parti flamand de droite" au sein de la coalition. Il reste aussi le parti qui a provoqué la pagaille en 2010, levier de la chute du gouvernement Leterme, de la victoire de la N-VA et de la crise de 541 jours.

Reste le CD & V, a priori "le" loyal et stable partenaire du MR. Mais pour le CD & V, le MR reste avant tout une simple variable d’ajustement, comme l’ont durement éprouvé les dirigeants libéraux. Le CD & V fit ainsi le choix de s’allier partout avec la N-VA, alors que selon les déclarations de ses dirigeants, le MR préconisait la reconduction de la "tripartite", sortie renforcée par le scrutin, singulièrement en Flandre. L’épisode de la désignation du commissaire européen a plus avant égratigné la solidité du prétendu "axe" CD & V-MR. Une nouvelle fois déstabilisé, le MR et son chef de file se sont vus imposer un remodelage des termes du contrat.

Ceux qui prétendent que la parité linguistique et la règle du consensus au sein du Conseil des Ministres offrent au MR une position forte, en lui permettant de "faire de chaque question une question de gouvernement", confondent science juridique et science politique.
À vrai dire, c’est exactement l’inverse: c’est des risques politiques majeurs pris par le MR virage à 180° par rapport à l’engagement de former un gouvernement sans la N-VA, architecte de la coalition la moins francophone de l’histoire de Belgique, présence dans le seul gouvernement fédéral etc. que découle sa situation d’extrême faiblesse au sein de la coalition "kamikaze". Et c’est précisément cette posture d’extrême faiblesse politique qui rend quasi inopérants les mécanismes juridiques évoqués, notamment ce que l’on a improprement qualifié de "droit de veto".

Survie du gouvernement

La raison en est facile à comprendre: si le MR devait provoquer la chute du gouvernement, il ferait la démonstration de l’échec de sa propre stratégie. Toute la rhétorique mobilisée pour justifier son reniement et accepter de monter dans un gouvernement si déséquilibré s’effondrerait.

Le MR est donc bien le dernier des quatre partis qui excipera sans trop de risque son "droit de veto" en vue de "faire de chaque question une question de gouvernement", car toute menace sur la survie du gouvernement lui sera hautement préjudiciable.
Aussi, à la fois seul parti du gouvernement et seul parti francophone à en supporter les "vices" originels, est-il condamné à la réussite de l’entreprise: c’est bien un "voyage sans retour".
Par ailleurs, à chaque question gouvernementale pourvue d’une dimension "communautaire", les libéraux auront la tentation de l’occulter.
Ce paramètre influera sur la dynamique de négociation permanente qui est le lot des gouvernements de coalition. Cette donne est parfaitement intégrée par les trois partis flamands de la coalition.

Cet engrenage infernal place le MR dans une situation assimilable à celle du "joueur" qui estime avoir déjà trop misé pour s’extraire de la table et limiter les pertes.
Quitter la table de jeux avant la fin de la partie reviendrait, pense-t-il, à perdre définitivement sa très grosse mise de départ.
Alors comme nombre de joueurs invétérés, il reste accroché à cet espoir, qu’à force de doubler chaque fois les mises et de croire en son étoile, le jeu tournera…

 (1) JT RTL-TVI 18 août 2014, www.lecho.be/reynders

mercredi 17 septembre 2014

Madame Irma s’appelle Bart Maddens. Ou « rendre à César ce qui appartient à… »

Le 22 juillet dernier, Kris Peeters (CD&V) et Charles Michel (MR) ont été  chargés de former un gouvernement fédéral associant trois partis néerlandophones, la NV-A, le CD&V et le VLD, et un parti francophone, le MR.
Coalition inédite : jamais un gouvernement belge n’avait bénéficié d’un soutien aussi faible du côté francophone.
Pour rappel, le MR a obtenu en effet lors du dernier scrutin environ 25% des suffrages émis côté francophone, et 20 des 63 sièges mis en jeu en Wallonie et à Bruxelles.
Le seul parti francophone du futur attelage gouvernemental représentera par conséquent moins d’un quart du total des sièges qui le compose.

Coalition inédite, mais aussi inattendue, reconnaissons-le sans honte : pas un  seul observateur ou acteur de la vie politique belge n’avait imaginé le 25 mai au soir (voire même quelques jours après) une telle hypothèse, même sur le plan purement théorique.
Cette hypothèse paraissait d’ailleurs à ce point saugrenue lorsqu’elle commença à émerger qu’elle fut qualifiée en premier lieu de « kamikaze ». Et à l’initiative d’un journaliste flamand encore bien.

Personne ne l’avait imaginée avant le 25 mai dernier, comme tant l’ont écrit ? Vraiment personne ?  
Et bien non. Qui alors ? 
Un Belgicain bon teint, dans un spasme de nostalgie pour la Belgique unitaire de (grand-) papa ? Non.
Un membre du groupe « Pavia », regroupant les promoteurs de l’idée d’une circonscription électorale fédérale à l’échelle du Royaume ? Non plus.

Jean-Claude Van Damme, piégé par François l’embrouille ? Même pas.

Le seul, à notre connaissance, à avoir évoqué l’hypothèse d’une telle coalition, associant la NV-A, le CD&V et le VLD au seul MR côté francophone, s’appelle Bart Maddens.
Bart Maddens est un politologue de la KU Leuven, proche du « mouvement flamand », et résolument engagé depuis de nombreuses années en faveur de l’autonomie complète de la Flandre.
Il participe régulièrement au débat public dans les médias flamands mais aussi francophones, notamment à travers des chroniques régulières.
Même en se situant le plus souvent à l’opposé de ses opinions, il ne faut guère se faire violence pour admettre la qualité ainsi que l’honnêteté intellectuelle de ses interventions, de même que l’éclairage utile qu’elles offrent au débat démocratique.

Le 19 octobre 2010, le professeur Maddens se fendit d’une carte blanche dans le journal De Morgen, intitulée « Tijd voor een echt plan B ».
Écrite durant la crise politique qui suivit les élections anticipées de 2010, provoquées par la chute du Gouvernement Leterme sur « BHV », sa tribune ne se contentait pas de formuler le scénario d’une coalition « kamikaze » à titre de simple hypothèse intellectuelle.
Elle allait beaucoup plus loin.
Recommandant la mise en place d’une telle coalition, Maddens y voyait plus fondamentalement une stratégie alternative pour conduire le mouvement flamand au « confédéralisme ».
(Stratégie « alternative » : alternative aux négociations institutionnelles de l’époque, dont le résultat constaté par Maddens ne semblait pas à la hauteur de ses espérances.)

Sa tribune était introduite par le chapeau suivant :

« Pour mettre fin à l’impasse politique, Bart Maddens met une proposition nouvelle et radicale sur la table : un gouvernement fédéral dominé par les Flamands. Avec la NV-A, le CD&V, l’Open-VLD et le MR ».

Plus loin:
Zo een coalitie zou 75 van de 150 zetels hebben in de Kamer. Het zou volstaan dat één iemand van de oppositie zich onthoudt (denk aan Jean-Marie Dedecker of Laurent Louis van de PP) en de regering heeft een absolute meerderheid”.

Selon Maddens, le choix de cette stratégie (son “plan B”) aura pour effet de susciter à un sentiment croissant de minorisation des francophones au sein de la Belgique fédérale. Et de provoquer à terme le développement en Wallonie de fortes velléités d’autonomie et du confédéralisme.

Pour accéder à la tribune dans son intégralité :


Le MR avait-il (re)lu ce texte avant de prendre la décision de mettre en œuvre le « plan B » de Maddens visant à conduire la Belgique au confédéralisme ? Probablement pas.
A-t-il fait plutôt de la prose sans le savoir, comme le Bourgeois gentilhomme de Molière ?

Il est pour le moins amusant de constater que les défenseurs de la démarche du MR voient aujourd’hui, au contraire, dans la formation d’un attelage gouvernemental si déséquilibré, le signe d’une « maturité fédérale » retrouvée.
Sans pourtant jamais avoir plaidé en faveur d’une telle démarche avant le 25 mai 2014.

Alors rendons au moins à César ce qui est à César, et à Maddens ce qui est à Maddens : le brevet de paternité de la « kamikaze » lui revient, sa tribune datant d’il y a plus de trois ans et demi.
Loin d’un certain air du temps, et de la tentation de construire un argumentaire de justification  à posteriori.